Mille & 1 tunisie : Arts & Culture Cinéma Tahar Chikhaoui : « On est passé du cinéma de l’écrit à celui de l’image »




Tahar Chikhaoui : « On est passé du cinéma de l’écrit à celui de l’image »

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On entend régulièrement parler de la renaissance du cinéma tunisien depuis la révolution du 14 janvier 2011 mais l’évènement politique et social a-t-il réellement eu des conséquences sur le 7ème art ? Pour tenter de faire le tour de la question, Mille et une Tunisie s’est entretenu avec le critique et professeur de l’histoire du cinéma, Tahar Chikhaoui.

Mille et une Tunisie : La Révolution tunisienne a-t-elle eu des conséquences sur la production cinématographique tunisienne ?

Tahar Chikhaoui : Pour le cinéma comme pour les arts en général, l’histoire de ceux-ci ne va pas au même rythme que le fait politique. De ce fait, ce serait une erreur de penser que la Révolution politique a fait naître un nouveau cinéma tunisien. Il existe une temporalité du fait culturel qui lui est propre. L’artiste sent les changements de la société et parfois les anticipe, en cela l’artiste est parfois visionnaire. Par exemple, en 1986, le film « L’Homme de cendres » de Nouri Bouzid avait quelque chose à voir avec ce qu'il allait se passer plus tard quant à la question de l'intégrité physique et plus généralement, celle, politique, de la liberté individuelle.

Parlez-nous un peu de cette histoire du cinéma tunisien…

Il serait illusoire de penser que l’on peut dépeindre le cinéma tunisien en quelques phrases cependant, en simplifiant, nous pouvons dire que le cinéma des années 70 est un cinéma social où l’individu n’existe pas pour laisser sa place au collectif. Des réalisateurs comme Abdellatif Ben Ammar, Ridha Behi, Selma Baccar, Taieb Ouhichi… incarnent cette vague.

Dans les années 1980 jusqu’au milieu des années 90, le cinéma tunisien devient attentif à l’individu. La question du corps comme entité est au centre des films de la génération Nouri Bouzid, Mahmoud Ben Mahmoud, Najia Ben Mabrouk, Moufida Tlatli, Férid Boughedir… Ce corps est lié à la culture de l’individu, à la liberté individuelle et à la question des droits de l’Homme.

Puis arrive une nouvelle génération (Jilani Saadi, Raja Amari,) qui tout en reprenant des thématiques proches de celles des années 1980, replacent le moment présent au centre de leurs films, et évacuent le pathos idéologique de leurs sujets. Jilani Saadi est peut-être le cinéaste le plus représentatif de cette tendance. « La Tendresse du Loup » par exemple se déroule en une nuit, et où on découvre un intérêt pour les marges de la société. En cela ce cinéma pourrait s’apparenter au cinéma social des années 70 cependant il a quelque chose de beaucoup plus spontané et de beaucoup moins idéologique. Les sujets sont lourds comme chez Raja Amari mais dédramatisés. Ce cinéma s’explique par les changements de la société mais aussi par la technologie et l’arrivée de la vidéo. En effet, l’arrivée de la vidéo dans le cinéma marque un profond changement. Grâce au progrès technologique, le matériel s’allège considérablement et le réalisateur a donc une plus grande part de spontanéité dans sa façon de filmer ainsi que dans son écriture. Je dirais, qu’avant, le cinéaste dépendait de sa caméra alors qu’à partir de ce moment c’est la caméra qui dépend du cinéaste. L’image devient plus proche de l’œil humain et s’inscrit dans le corps, dans le mouvement même du corps de celui qui filme.
En parallèle, en Tunisie, à cette époque, naissent les écoles de cinéma et se développent de plus belles la dimension sociale dans le cinéma amateur.

Qu’est ce qui change alors, s’il y a changement, avec la révolution ?

C’est le fait que qu’avec la Révolution, l’image devient un acte sociologique. Des cinéastes manifestent caméra au poing. Ils filment les manifestations, les protestations et postent directement cela sur Facebook comme beaucoup de citoyens. Naît alors une série de films très spontanés qui font office de corpus de référence de ce cinéma de l’immédiate après-révolution. Je pense à « Nous sommes ici » de Yahia Abdallah, « Révolution moins 5 minutes » de Ridha Tlili, « Fellaga 2011 » de Rafik Omrani ou encore « Babylon » d’Alaeddine Slim, Ismaël et Youssef Chabbi. Ces jeunes cinéastes sortis des écoles du pays filment sans autorisation, sans subvention de l’Etat. Le rapport cinéaste/caméra/terrain est complètement modifié. Le cinéaste s'engage physiquement sur le terrain. On obtient des films impliqués et moins idéologiques. La relation acteur /personnage ou représentant/représenté est bouleversée : l’acteur devient le personnage. On a à faire à un cinéma très personnel qui nous dit beaucoup sur notre société à travers le point de vue du réalisateur. Celui-ci ne s’identifie pas aux personnages contrairement au cinéma des années 70. On sort du pathos pour aller vers une confrontation directe avec l’image où la réalité est filmée telle qu’elle est. Les 4 films cités qui représentent pour moi un corpus post-révolutionnaire et un tournant sont entre le film non institutionnel, le documentaire et le film expérimental. Ces films s’inscrivent dans la foulée de la Révolution et permettent à de jeunes réalisateurs d’émerger même si avant cela ils existaient et travaillaient.

Quel avenir du cinéma tunisien ?

Difficile d’y répondre…. J’imagine que la production de films de fiction va reprendre, il faudra du temps, le temps de prendre du recul à l’égard des événements et du contexte politique et social d’une société tunisienne en pleine mutation et qui s’interroge beaucoup sur elle-même.

Propos recueillis par AM

Pour suivre les écrits et réflexions sur le cinéma de Tahar Chikhaoui
taharchikhaoui.blogspot.com

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